Ouvrez la bouche

J’ai travaillé pendant trois ans dans une clinique otorhinolaryngologiste. Ce n’est pas là que j’ai puisé mes meilleurs souvenirs !
La spécialité « nez gorge oreilles » n’est pas particulièrement intéressante. En plus, cette clinique était peu accueillante. J’étais jeune diplômée et le personnel frôlait, pour la plupart, la quarantaine. Le patron, un homme d’une cinquantaine d’années, était un « personnage ». Autoritaire, caractériel, noceur mais, heureusement rassurez vous, il était très professionnel.
Il m’intimidait beaucoup et j’espérais de tout cœur un poste dans un service où j’étais sure de ne pas trop le côtoyer. Seulement, je ne suis pas née, comme on dit, sous une bonne étoile et mon premier emploi fût un remplacement au bloc opératoire. J’ai donc vu défiler, avec effroi, des centaines de bambins, à qui on enlevait amygdales et végétations, sources d’infections (angines, otites etc…) A répétition, c’était des pleurs, des cris à longueur de journées ! Les moments de calme arrivaient lorsque nous donnions des glaces à l’eau à sucer aux petits malheureux pour endormir leurs douleurs.
Il y avait, beaucoup plus rarement, des ablations d’amygdales chez des adultes. Cela se faisait généralement sous anesthésie générale sauf contre indication médicale ou, rarement, par choix du patient.
Un matin, je fis « l’entrée » d’un client venu se faire enlever ces horribles amygdales responsables de trop fréquentes angines blanches. C’était un bel homme musclé, d’environ quarante ans, ingénieur de profession sur de lui et apparemment sans aucun stress.
Il me répéta qu’il venait se faire opérer  mais sans anesthésie, car il devait être en pleine forme le lendemain pour une réunion de travail.
Après une prémédication légère, un décontractant, je l’emmenais au bloc sur un fauteuil roulant. L’aide soignante l’installa sur le siège. Mon travail consistait alors à préparer le matériel chirurgical sur un plateau que je disposerais sur un chariot sans jamais oublier quoi que ce soit pour éviter les foudres du grand patron.
C’était un lundi d’octobre. Pourquoi me direz-vous. Et bien, monsieur le patron était chasseur. Et les weekends de chasse étaient …chauds et les lendemains, donc, difficiles……
C’était un lundi vous allez comprendre…
Voila, le matériel est prêt, j’ai vérifié une dizaine de fois. Tout me semble parfait et pourtant je suis stressée car la réputation du chef au bloc est détestable.
Monsieur le patient, que nous nommerons Daniel, discute gaiement avec l’aide soignante habituée des lieux contrairement à moi. Il refuse toutes attaches, pieds mains doivent rester libres. Il se sent assez costaud pour subir cette opération. D’ailleurs il a fait la guerre d’Algérie ! « Ne vous inquiétez pas, je ne bougerai pas d’un poil »
La porte du bloc claque. Voila le patron, un  peu rougeaud je trouve. Le grand air ? Ou ?...
Il m’ignore totalement se contentant d’un signe de tête vers l’aide soignante tout en serrant vigoureusement la main de son malade.
Puis il part se préparer dans le box voisin et revient en chirurgien immaculé, masqué et presque inquiétant. Un coup d’œil sur mon chariot, visiblement satisfait, il fait ouvrir la bouche de Daniel l’inspecte soigneusement avec un abaisse langue et dit : « aucun doute, il faut opérer. Vos amygdales sont cryptées. On y va ! 
-Infirmière ouvre bouche ! »
Il s’agit d’un instrument de chirurgie qui ressemble vaguement à une pince à crabes et empêche de refermer la bouche quand il est en place.
Daniel semble toujours très calme, les yeux un peu exorbitées malgré tout.
Le patron saisit une pince coupante et la plonge tel un toréador dans la bouche délicate et sensuelle de Daniel. Les secondes semblent s’éterniser. Un problème ? Le patron retire la pince pour la replonger aussitôt tout en jurant entre ses dents : « merde ». Je transpire à grosses gouttes. J’aperçois un pied de Daniel qui commence à s’agiter presque frénétiquement. L’ambiance, brutalement, est devenue pesante. L’aide soignante me jette un regard affolé, ce qui est loin de me rassurer.
On entend un clic, dans le silence oppressant et le chirurgien laisse tomber une amygdale sanguinolente dans le haricot d’inox que je lui tends.
Pas de temps mort, il replonge à la recherche de la deuxième qui, visiblement, se cache aux tréfonds de la gorge enflammée du pauvre Daniel.
Soudain, il se dresse brusquement et adresse une claque retentissante au patron interloqué.
« Aie ! Espèce d’abruti vous me faites mal »
La réaction ne se fait pas attendre et c’est le grand chef qui, à son tour, gifle son patient avec une rare violence. Je suis tétanisée, le haricot à la main pendant que l’aide soignante quitte précipitamment le bloc.
Daniel s’extirpe difficilement de son fauteuil. Pâle, il pisse le sang éclaboussant le fauteuil, les champs opératoires ma blouse et celle du patron furieux. C’est une boucherie.
Daniel, la voix déformée hurle :
« Je vous attaquerai au tribunal, espèce de cinglé »
« Foutez les camps pauvre naze » réplique le patron en quittant rageusement le bloc devenu champ de bataille.
L’associé du chirurgien, prévenu par l’aide soignante, est venu cautériser la plaie et calmer Daniel en pleine crise de nerfs. Il rentrera chez lui en fin de journée en gardant une amygdale.
Je n’ai jamais su la suite de cette histoire. Mon remplacement au bloc prit fin quelques semaines plus tard.
Ouf !!!! J' arrête là, d un coup j'ai mal à la gorge!

Date de dernière mise à jour : 25/11/2011