La Sorciere et la Poule

Je fus appelée, un soir, chez des nouveaux patients : un couple de personnes âgées qui habitaient une très vieille ferme dans un village voisin.
Lorsque j’arrivai, je fus surprise. La vieille maison, pourtant située dans un joli cadre, avait l’air en très mauvais état. Une petite rivière serpentait entre les fleurs des champs, les orties et les ronces. Je frappai à la porte. Une dame, courbée par l’arthrose, tout de noir vêtue, un tablier à carreaux sale autour des hanches m’ouvrit, l’air peu engageant :
_Vous êtes qui vous ?
_L’infirmière, Madame, le médecin m’a demandé de passer voir votre mari !
_Ah ! C’est vous, ben ce n’est pas trop tôt, il est là Alfred, entrez !
La pièce était plongée dans une semi obscurité, humide et noire de fumée. Une odeur de café bouilli flottait dans l’air, je repérai une cafetière en émail chuintante sur la plaque brûlante de la cuisinière à charbon toute encrassée.
J’aperçus au fond de la pièce, mon nouveau patient. D’emblée je le trouvai sympathique, il avait un bon visage de vieillard, il me sembla très grand (j’appris par la suite qu’il mesurait 2 mètres). C’était un facteur à la retraite, il avait 80 ans :
_ Bonsoir Monsieur ! Je suis l’infirmière !
_ Bon…soir articulât-il, péniblement
Il était assis sur un fauteuil qui avait dû être en velours : un siège branlant. Sur ses longues jambes était posée une vieille couverture délavée et crasseuse. Ses yeux implorants me bouleversèrent.
Je pris connaissance des consignes médicales. Une ordonnance, déjà toute grasse, traînait sur la table épouvantablement encombrée de vaisselle sale, de détritus de toutes sortes, d’une bassine en zinc remplie d’eau grisâtre. Le médecin m’avait prévenue de l’état du malade, il avait eu un A.V.C et il lui restait une hémiplégie scutellaire. En effet j’apercevais son épaule affaissée. Il avait aussi une élocution difficile due à une paralysie faciale :
_Appel...le moi Al...fred !
Le courant de sympathie était passé entre lui et moi, par contre il n’en était pas de même avec Amélie son épouse, qui tournait autour moi pendant que je préparais l’injection intraveineuse. Elle dit :
_Ca va couter cher tout ce traitement ? Déjà que le médecin voulait me l’envoyer à l’hôpital
On n’a pas d’argent à dépenser nous !
Ouille quelle mégère !
Je revins le lendemain matin. Visiblement, Alfred avait passé la nuit dans le fauteuil ! J’étais peinée pour lui ! Le soir même, avec l’aide du médecin nous lui fîmes réintégrer sa chambre malgré la mauvaise humeur de sa femme.
Amélie rallumait le feu, une fumée infecte nous faisait tousser elle me dit :
_ Pas eu le temps de lui donner à manger, trop de choses à faire moi !
Je ne pouvais laisser ce pauvre homme ainsi, je lui préparai donc son petit déjeuner, lui fit sa toilette, des soins d’hygiène, sa perfusion.
Je venais deux fois par jour. Le « courant » ne passait toujours pas avec « Mélie la sorcière ». J’avais appris par des habitants du village qu’elle était surnommée ainsi depuis très longtemps.
On lui reprochait d’avoir fait du marché noir pendant la guerre, sa pingrerie, sa méchanceté, son avarice légendaire. On me raconta aussi qu’Alfred était un pauvre malheureux. Avant son attaque, il arpentait les rues du village et ramassait les mégots qu’il fumait en cachette de Mélie.
J’étais outrée mais je n’avais le droit de rien dire.
Alfred perdait des forces, je soupçonnais la sorcière de ne pas prendre la peine de lui donner à manger. Plusieurs fois, je ramenai des steaks que je lui cuisinais, je me souviens encore de son regard reconnaissant !
Mélie, bien sûr n’a jamais réglé mes dépenses !
Alfred, le bon Alfred manquait aussi de nicotine, il m’en parlait souvent et me réclamait une cigarette. Un jour je cédai et lui donnai une des miennes, en ouvrant largement la fenêtre, afin que la sorcière de sente rien ! Et quand elle était sortie nourrir ses poules, il me remerciait avec de grands demi-sourires et des pressions de sa main valide. Il y avait dans la cour un immense cerisier, et c’était le « temps des cerises » : la multitude de ces magnifiques fruits rouges, brillant au soleil me faisait envie (j’adore les cerises) Je le disais souvent à Mélie qui faisait mine de ne pas entendre ou répondait qu’elle aimerait bien tuer ces sales bestioles (les oiseaux) qui venaient les lui piquer ! Je lui proposai d’en acheter, pas de réponse !
Les médecins et les infirmières des petits villages recevaient quelquefois de leurs patients des produits de ferme ou de jardin : des salades, des tomates, des œufs…C’était une agréable façon de nous remercier !
Les jours passaient….
Les cerises me narguaient ! La sorcière n’en mangeait même pas encore moins Alfred, je me proposai alors de grimper à l’échelle pour lui en faire un joli panier espérant que peut être….
Elle refusa en disant que son fils unique, ce vaurien, viendrait bien un jour faire la cueillette, et je n’eus jamais de cerises (vous l’aviez deviné je parie !)
Un jour pourtant, après ma visite matinale, elle m’accompagna dans la cour, et me tendit un paquet enveloppé de papier journal et attaché par une corde :
_Tenez c’est pour vous ! Mais je ne l’ai pas plumée hein, vous le ferez vous-même !
Je compris qu’il s’agissait d’une de ses poules rousses (pauvre bête), mais bon je fus agréablement surprise
Je la remerciai chaleureusement en pensant à la poule au pot, au roi Henri IV (non là, j’en rajoute un peu !)
_Merci, Merci c’est tellement gentil, mes enfants adorent la poule au pot !
Elle rentra chez elle sans un sourire.
Alors que je regagnai ma voiture garée devant la ferme, la voisine de Mélie me héla :
_Madame ! Madame !
_ Oui !
Elle s’approcha de moi et à voix basse :
_Mélie vous a bien donné une poule et elle fixa mon paquet.
_Oui, en effet, mais ?,
_Surtout ne la mangez pas ! Mélie a retrouvé sa poule crevée ce matin et l’a jetée sur son tas de fumier !

Beurk beurk beurk !!
Voila Mélie cette histoire date d’il y a longtemps, tu n’es plus de ce monde, mais je me suis vengée na ! 

 

Coucou Alfred

Date de dernière mise à jour : 25/11/2011

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