L'alliance

Avant qu’elle ne puisse faire un geste, son alliance disparut dans l’eau savonneuse et tourbillonnante. Elle lavait toujours ses lainages avec un savon doux et dans  le lavabo. Affolée et tremblante, elle dévissa le siphon. Après plusieurs essais, tant elle était nerveuse, elle constata la disparition définitive de sa bague.
— C ‘est un signe!, murmura t-elle.
Elle sanglotait. Elle portait son alliance depuis plus de trente ans, sans jamais ou rarement l’avoir retirée. Seulement ces dernières semaines, elle avait maigri, ses mains devenaient osseuses, et sa bague glissait de son annulaire.

Elle s’assit sur la cuvette des toilettes, une phrase l’obsédait :
— C’est un signe ! C’est un signe !
Le signe qu’il ne reviendrait pas... Yvon, son mari, avait quitté le domicile conjugal depuis trois mois, après une vie commune et heureuse depuis leur mariage. Une jolie stagiaire aux décolletés vertigineux, aux jupes courtes sur des jambes fuselées, aux œillades coquines et intéressées, l’avait séduit. Pendant quelques temps, il était rentré  tard du bureau, prétextant un surplus de boulot. Elle lui faisait confiance car rien, dans son attitude à la maison, ne laissait envisager une quelconque infidélité. Un soir de février, il était rentré plus tard encore. Soucieux, il n’avait pas touché au repas, lui si gourmand et si gourmet. Il avait éteint le téléviseur puis était venu s’installer près d’elle dans le canapé. Elle lui tricotait un pull marine, sa couleur préférée.

— Elise, il faut qu’on parle, dit-il crispé.
Le ton de sa voix l’alerta. Il était malade? Il avait des problèmes au travail? Elle posa le tricot et se rapprocha de lui, mais il se leva mal à l’aise.
— Elise ! Je vais partir quelques temps, on me propose un poste en Angleterre  cela  ne peut être qu’un plus pour ma retraite.
— En Angleterre? Mais quand, pour combien de temps? Je t’accompagne, il n’y a pas de problème.
En effet  son entreprise venait de fermer ses portes, elle pouvait donc le suivre. Yvon, s’appuyant sur le buffet détourna le regard et répondit :
— Non, Élise, je pars seul, je quitte la maison, j ai besoin de réfléchir, je....
Elle l’écoutait, sidérée, et le doute s’insinua en elle :
— Tu as rencontré quelqu’un !
Les larmes coulaient sur son visage encore lisse malgré ses cinquante cinq ans. Yvon toussota et la regarda enfin.
— C'est-à-dire!
Il allait et venait dans le salon, Elise s’exclama :
— Je la connais? Qui est-ce, depuis combien de temps?
Alors qu’elle sanglotait, une image se précisait dans sa tête. Au "pot" de l’entreprise d Yvon, ce dernier Noël, une jeune stagiaire ne l’avait pas quitté de la soirée, ils avaient ri, plaisanté ensemble, ils avaient l’air complice. Elle se leva, s’approcha de lui :
— Ta stagiaire n’est ce pas?
Il ne répondait pas et tripotait la petite statuette égyptienne qu’ils avaient ramenée de vacances.

Elle lui prit des mains et la lança contre le mur, où elle éclata en mille morceaux. Qaund il fit mine de partir, elle tambourina son dos de ses poings en criant :
— Dis-moi la vérité !
Il revint alors vers elle et dit  en soupirant :
— Oui Elise, c’est elle, je te demande pardon ! Je ne voulais pas, je vais partir, je te laisse bien sûr la maison je vais ...
— Pars va t’en, je ne veux plus te voir !
Et elle s’enfuit dans leur chambre. Tout, ensuite avait été très vite, quatre jours plus tard, il avait quitté la maison avec ses valises. Avant son départ, il l’avait prise dans ses bras en pleurant et en lui disant de faire bien attention à elle. Depuis ce jour, elle guettait chaque jour le facteur. Elle ne quittait pour ainsi dire plus jamais la maison, espérant un coup de fil de son mari. C’est une passade, une erreur il reviendra se disait-elle, il ne peut oublier notre vie ensemble.Yvon était un passionné de jardinage, la pelouse était une œuvre d’art : pas de mousse, ni mauvaises herbes, tondue régulièrement ras, un tapis ! Un gazon anglais ! Il l’entretenait avec passion. Elise s’occupait des fleurs.

Depuis la fuite de son mari, elle s’occupait, tondait l’herbe, se disant qu’à son retour (qui ne pouvait être qu’imminent) il serait heureux de la trouver en excellent état. Elle y croyait, mais cette alliance perdue, c’était un signe. Elle enfila son vieux jogging gris troué aux genoux et sortit dans le jardin. Elle marchait sur la pelouse, quand elle trébucha dans une petite dénivellation. Pourtant ce gazon était plat, rectiligne, qu’est ce qui l’avait ainsi fait se tordre les pieds ? Elle se pencha et aperçut un trou large comme une pièce de deux euros : un nid d’insectes, de mulot? Yvon ne supporterait pas, elle alla prendre un peu de terre qu’elle mit dans la cavité suspecte, elle l’aplatit avec son talon.

Cette nuit là, elle fit un cauchemar. Elle retrouvait son alliance dans l'herbe mais quand elle voulut la remettre à son doigt, celle-ci l’enserra violemment, tout en la brûlant profondément. Il lui était impossible de  l’ôter. Elle se leva le matin épuisée, les yeux gonflés. Le téléphone avait sonné plusieurs fois, la famille sans doute. Cela ne pouvait être lui. Elle n’avait envie ni de parler, ni de manger. Elle prépara du café et en but des quantités. Le lendemain, alors qu’elle retournait sur la pelouse, afin de lancer quelques miettes de pain aux oiseaux, elle fût stupéfaite, de voir au même endroit, un trou plus large, toujours aussi net et circulaire. Elle tassa à nouveau de la terre et un peu d’herbe. Le gazon avec la dernière pluie avait  bien poussé, il lui faudrait tondre. Mais elle se sentait si fatiguée, trop lasse pour s'en occuper tout de suite.

Elle n’allumait plus la télé, restait des heures dans un fauteuil la tête vide. Vivre sans lui non plutôt mourir. Que faire sans lui qui aimait tant sa cuisine. Les petits plats mijotés, c’était fini! L’odeur de nourriture la dégoûtait, elle ne mangeait plus que du pain et buvait du café. Elle passait encore l’aspirateur mais cela l’épuisait. Des miettes, il y avait encore des miettes de pain rassis. Machinalement ce jour là, elle ressortit dans le jardin, le trou s’était encore élargi, il avait maintenant le diamètre d’une grosse boite de conserves, un trou régulier, pas de monticule de terre autour, cela ne pouvait être une taupe ou autre rongeur !

Quelqu’un lui voulait du mal. Qui venait la nuit creuser ainsi? La maison était isolée, à l'écart du village, ils l’avaient fait construire une quinzaine d’années plus tôt. Le super marché n’était qu’à une vingtaine de kilomètres, et l’épicier du village passait une fois par semaine. Il  faisait aussi le dépôt de pain. Ils appréciaient le calme et la sérénité de cet endroit. Mais, cette fois, elle eût peur, une peur irraisonnée, elle rentra précipitamment, ferma ses volets et ne les ouvrit plus.

Quelques jours plus tard, une amie d’Elise, voyant les volets clos et l’herbe haute elle pensa qu’elle était en  vacances.
— Elle a bien raison, après ce qu’Yvon lui avait fait ! Le traître.
Et elle repartit. L’épicier,comme chaque semaine,klaxonna. Elise sortit, lui prit un pain et prétexta un plat sur le feu, pour ne pas discuter avec lui. Elle se dépêcha de rentrer, sans oser jeter un regard vers l’endroit de cauchemar. Pourtant, une force inconnue la fit se diriger vers le phénomène : un trou béant d’un mètre cinquante de diamètre ! Elle s’y pencha, horrifiée, le cœur battant et ce geste fit glisser le petit pain qu’elle tenait dans son bras.

Elle se courba plus encore, elle n’avait pas entendu le bruit de la chute du pain, elle allait hurler quand deux bras noirs et desséchés l’agrippèrent et la firent basculer dans le vide! Et………………Elle sombra dans la dépression

Date de dernière mise à jour : 13/03/2012