L'amour de Madeleine

Julien, accompagné de Bobby, sortit de la maison. Dès  qu’il avait pris son petit déjeuner, il mettait sa casquette, prenait son petit accordéon, appelait son chien toujours prêt pour la promenade. Comme tous les jours, sa maman, la vieille et adorable Madeleine lui disait :
— Fais bien attention à toi ! Prends garde aux voitures et surtout tu n’acceptes pas les bonbons, les biscuits non plus, tu m’entends ?
Julien acquiesçait, toujours d’ accord, son éternel sourire aux lèvres. C’était mercredi, les enfants envahissaient les petites rues du village, et leurs cris animaient ce lieu paisible. Il allait à leur rencontre, le cœur en joie. Le chien, un adorable petit ratier, gambadait, mais jamais très loin de lui. Pour chaque passant qu’il rencontrait, comme il le faisait régulièrement, Julien remontait sa manche de veste, pour faire admirer sa vieille montre, au bracelet usé et aux aiguilles figées. En plus de son accordéon, il avait toujours avec lui une sacoche un peu usagée que je lui avais offert : dans ce sac, des feuilles de papier brouillon, sur lesquelles il faisait avec application de jolis dessins d’enfant.

Des gamins tournaient autour de lui en riant, Bobby, inquiet, restait près de son maître.
— Eh ! Casimir ! Joue nous un air d’accordéon !
Ils le regardaient un peu moqueurs. Il ne fallait pas lui dire deux fois: des sons pas très agréables sortirent de son instrument jouet. Le soufflet était troué, mais comme un virtuose, "Casimir" s’exécutait ! Quel nom : une de ses sœurs l’avait appelé ainsi, en souvenir d’un personnage de série télé et depuis, c’était devenu son surnom. C’est vrai que Julien avait un ventre rond et des yeux innocents ! Enfin, de toutes manières, il ne savait pas, lui, qui était Casimir. Peu importe, il était facile à vivre, cela ne le dérangeait pas. Des garçons plus grands lui jetaient des cailloux. Pour lui  faire peur, ils surgissaient derrière son dos en hurlant.  Julien appelait alors sa mère. Il ne pouvait courir, ni marcher trop vite à cause de son pied bot. Cette malformation congénitale le rendait si différent des autres !

Madeleine, sa maman, avait eu une vie difficile. Dans les années trente, alors qu’elle n’était qu’une toute jeune fille, elle avait rencontré un jeune homme étranger au village qu’elle habitait alors. Il l’avait séduite. Cette liaison avait fait scandale. Lorsqu’elle avait réalisé qu’elle était enceinte, le bel étranger était parti depuis longtemps. Pour dissimuler son état, à la famille et aux médisantes commères, elle s’était serrée le ventre avec de larges bandes velpeau, pendant toute sa grossesse, et avait travaillé dans les champs jusqu’à la veille de sa délivrance. Sa mère, qui avait bien sûr deviné son état, voulait qu’elle abandonne son enfant à la naissance, mais farouche et déterminée Madeleine refusait de toutes ses forces. Elle affronterait et assumerait tous les aléas quoiqu’il advienne !

Et les difficultés, pire que ce qu’elle attendait, arrivèrent tels de gros nuages noirs avant la tempête. En ce mois de Juin, au lever du soleil, elle ressentit d’affreuses douleurs, ses parents venaient de partir aux champs, elle était seule dans la maison. Elle ne comprit pas tout de suite que le "travail" était commencé, des douleurs infernales lacéraient son ventre, son dos. Aucune position n’était confortable, ni couchée sur le dos, ni en chien de fusil, ni debout. Les contractions violentes se rapprochaient, intolérables. La seule mise au monde à laquelle elle ait assisté, était le vêlage d’une vache chez les voisins fermiers. Les parents ne parlaient pas de ça en ce temps là. L’angoisse, la peur l’étreignaient, elle se retenait de crier. Pourtant personne ne l’aurait entendu, les voisins les plus proches étaient à cinq cent mètres. Ses parents revinrent, fourbus, des champs en début d’après midi, sa mère trouva qu’il était trop tôt pour appeler la sage femme :
— Tu le portes encore trop haut dit-elle.
Et ce ne fût que vers vingt deux heures que la sage femme arriva, puis le médecin deux heures plus tard. Madeleine, épuisée, tentait de suivre les conseils du médecin :
— Allez pousse ! Encore ! Encore !

Le docteur avait l’air inquiet ! A deux heures du matin, enfin, Julien vint au monde. Sa bonne fée ne l’avait pas accompagné. Il y avait eu trop de souffrances : le cordon ombilical avait failli l’étouffer, la sage femme l’avait pendu par les pieds et frappé vigoureusement sur les fesses. Il avait eu mal avant même de pouvoir enfin respirer. Ses petites lèvres violettes tremblaient, et alors qu’il se mettait à pleurer, sa grand-mère, avant même le médecin s’aperçut de sa difformité:
— Oh regardez ! Il a le pied mal-formé ! C’est un pied bot !
Elle fit un signe de croix. Un pied bot! Quel mot bizarre pour désigner un pied si laid ! Madeleine,craignant que son fils ne vive pas longtemps, le fit baptiser très vite. Il avait si souffert ! Elle lui donna comme prénom "Julien" en souvenir d’un héros d'un livre qu’elle avait lu à l’école. Il ressemblait beaucoup à son papa qu’il ne connût jamais. Mais, il n’était pas comme les autres enfants hélas. Sa naissance malmenée faisait de lui un handicapé physique et mental. Alors qu’il avait cinq ans, Madeleine se maria. Son mari, un homme bon, adopta Julien et l’aima comme un fils. Trois autres enfants naquirent, deux sœurs, un frère et en grandissant, ils s’occupèrent de leur aîné comme d’un bébé. Il avait aujourd’hui soixante cinq ans mais un âge mental de cinq ans.

Madeleine vieillissait. Depuis le décès de son mari, dix ans plus tôt, elle ne connaissait plus le repos, ni la sérénité. En effet, ses enfants, maintenant mariés, père et mères de famille ne s’entendaient guère, et c’était des querelles à n’en plus finir. Parfois, ils la prenaient à témoin. A l"approche de son quatre vingt troisième anniversaire, elle se sentait lasse. Quand elle évoquait sa fin sûrement prochaine, et l’avenir problématique de son fils Julien, cela soulevait inévitablement des disputes, chacun des enfants invoquant leur manque de temps et de moyens financiers, pour pouvoir assumer leur frère handicapé. Julien, lui, vivait sa petite vie tranquille. Depuis quelques années, la fée étant résolument absente, il souffrait de diabète. C’était si injuste pour lui qui aimait tant les sucreries. Sa maman, attentive ne lui faisait plus ni gâteaux, ni crèmes. Peu lui importait, quand il se promenait dans les rues du village, des gens (bien intentionnés ?) l’appelaient pour lui offrir des bonbons et des friandises ! Une de ses sœurs, pourtant avait épinglé au revers de sa veste, une petite étiquette sur laquelle elle avait inscrit : "Attention Casimir est diabétique ! Pas de sucre svp !" La vie de Julien se résumait à Bobby, son accordéon, sa montre, sa sacoche avec plein de papiers et bien entendu sa maman.

Depuis quelques temps Madeleine déprimait, sans que personne vraiment ne le remarque ! Elle passait ses nuits d’insomnie à réfléchir à l’avenir de Julien. L’imaginer dans une institution pour handicapés, seul,  enfermé à vie la minait. C’était inenvisageable, trop cruel et son cœur de maman se révoltait. Elle sentait bien, que Casimir était une charge non désirée par ses autres enfants. Ce dimanche encore, alors qu’elle avait voulu réunir sa petite famille autour d’un bon repas dominical, il y avait eu une grosse dispute, et toute le monde s’était quitté fâché. Elle n’arrivait plus à remettre l’ordre et la paix. C’était une vieille femme désormais. Elle passa une partie de l’après midi dans son petit potager, puis alla se recueillir sur la tombe de son mari bien aimé. Ce fût l’heure du dîner, elle fit un flan à la vanille qu’elle donna à Casimir, mais il ne vit pas d’étrangeté là dedans !

Depuis la mort de son papa, il dormait avec Madeleine. Elle lui racontait des histoires, comme quand il était petit, il adorait ça. Mais ce soir là il n y eut pas droit ! il regardait sans comprendre, les larmes couler sur les joues ridées de sa maman, il mit longtemps à s’endormir. Il ronflait légèrement, quand Madeleine se leva silencieusement. Elle alla dans la cuisine, pieds nus, elle prit un couteau dans un tiroir. Elle retourna dans la chambre. Agenouillée sur le lit, près de son petit garçon endormi, les larmes ruisselant sur son doux visage, elle le poignarda...

J’allais quelques jours plus tard rendre visite à Julien. Il était pâle sur son lit d’hôpital, un tuyau d’oxygène dans les narines pour l’aider à respirer. Le couteau, heureusement, n’avait touché qu’un petit peu son poumon gauche ! Sa fée était enfin arrivée. Le lit était jonché de feuilles de brouillon et de crayons de couleur. Sur une chaise, son petit accordéon, sur la table de chevet, une photo de Bobby et dans un cadre argenté, une photo de sa maman. Il m’accueillit avec son sourire enfantin, mais tristement me dit :
— Maman, elle a voulu tuer moi ! »

Après un séjour en psychiatrie, (je ne préfère pas vous en parler !), puis en maison de retraite, Madeleine est décédée peu après, sans avoir retrouvé la raison. Ce fût un des chagrins de ma vie ! Julien, Casimir, mène une vie très heureuse, chez une de ses sœurs. Il parle toujours de sa maman avec amour:
— Elle est au ciel !...

Nouvelle inspirée de faits réels.

Juin 2008

Date de dernière mise à jour : 23/02/2012

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