L'escalier

— Marthe! Marthe! Mais où es tu ?
La vielle dame pénétra dans la cuisine. Marthe ne s’y trouvait pas ! Le plateau pour le thé ? Pas encore préparé !
— Mais où est elle encore passée? s’impatienta-t-elle.
Elle aimait, sitôt la sieste terminée, prendre une tasse de thé et grignoter une petite douceur, elle ne craignait pas les kilos. Pas une once de graisse, l’âge l’avait un peu ratatinée, mais elle gardait une jolie silhouette….
Son corps n’avait pas été abîmé par les grossesses. Elle n’avait pas eu d’enfant, son mari la jugeant trop fragile.

Elle jeta un œil à la pendule, il était deux heures et demie, la messe de funérailles de son cousin était prévue à quatre heures. Edmond, de deux ans son aîné seulement, semblait si vieux! Il venait de mourir à soixante dix sept ans. Ils ne s'étaient jamais beaucoup fréquentés, trois à quatre visites par an, ces dernières années.
Assister à l’enterrement, lui permettrait de revoir la famille de Toulouse, revenue pour l’occasion.
Etait -elle à son avantage ? Elle était allée chez le coiffeur la veille, elle se regarda dans le miroir au dessus de l’évier
— Oui, c’est parfait, ce blanc argenté lui allait à ravir !!La famille va voir comme je vieillis bien, pensa-t-’elle en souriant !
Alors qu’elle passait devant la fenêtre, elle aperçut Marthe agenouillée dans le parterre de fleurs, elle cria :
— Marthe! Mais à quoi songes tu? Nous partons dans une heure.

Marthe, plongée dans ses pensées sursauta :  
— Oui, oui Lucie j’arrive! Je cueillais quelques muscaris que je mettrai dans mon petit vase rond.
Elle se redressa péniblement, en réprimant une plainte. Ses genoux grignotés d’arthrose, son dos raidi par l’effort la faisaient tellement souffrir. Ce matin elle avait guetté le facteur, il y avait du courrier pour Lucie, rien pour elle. Personne ne lui avait encore souhaité son anniversaire : soixante dix sept ans aujourd’hui! , pas même Lucie dont le mari , Henri, était décédé il y avait presque six ans. Depuis, elles habitaient ensemble. Comme l’an dernier, Maryse, sa fille, avait sans doute trop de travail. Elle menait une vie trépidante en banlieue parisienne. Quant à ses deux petits enfants, il l'avaient eux aussi oubliée. Elle ouvrit la porte de la cuisine, son amie n’y était plus, elle n’avait même pas branché la bouilloire électrique. Elle disposa son joli petit bouquet de muscaris dans le petit vase rose bordé de marguerites, un des rares cadeaux de Georges, son mari disparu lui aussi depuis de nombreuses années

Que c’était joli, les muscaris: ce bleu tendre, ces petites clochettes délicates et ce parfum discret. Elle avait un faible pour ces fleurs. Elle posa sur la table deux tasses en porcelaine ornées de roses, les fleurs préférées de Lucie, puis une assiette de «palmiers» ces biscuits feuilletés et caramélisés que son amie aimait tant. Marthe préférait les petits macarons. Lucie les détestait. Alors qu’elle versait l’eau frémissante dans la théière, elle entendit Lucie crier depuis l’étage :
— Marthe ! Marthe, je vais finalement mettre mon chemisier blanc à jabot. Mais je ne le vois pas où est il ?
Marthe leva les yeux au ciel :
— Mais Lucie, il n’est pas repassé ! Tous tes chemisiers prêts sont rangés dans la commode de ta chambre! Tu pourrais porter le mauves? Il te va si bien. Le thé est servi. Veux tu que je vienne t’aider pour descendre?
— Avec mon tailleur noir, je préfère mon chemisier blanc. Je mettrai aussi mon collier en or, tu sais celui qu’Henri m’a offert pour mes cinquante ans. Nous avons encore le temps. Oui viens m’aider pour descendre, je déteste cet escalier.
Marthe marmonna :
— Pourquoi si tu as peur de cet escalier mettre alors ces mules à petits talons et pompons duveteux? Risquer de se tordre les pieds et de se fracasser la tête dans cet escalier! Enfin!
Elle aida son amie en boitillant, puis sortit la table à repasser.. Après avoir débarrassé la table, elle repasserait ce fichu chemisier. Elle savait bien que Lucie, entêtée, ne changerait pas d'avis. Puis elle se préparerait , cela serait vite fait, son armoire contenait si peu de vêtements. Elle pensait mettre sa jupe de flanelle grise et son cardigan noir, pas de manteau. Cette fin d’avril était douce, un soleil clément illuminait les dernières jonquilles, les tulipes fragiles et les premiers lilas. Ce bouquet de muscaris sera pour son anniversaire pensa-t-elle en souriant.

Voila le chemisier était prêt, Marthe monta se changer, elle entendait Lucie fredonner une chanson de Charles Trenet et le bruit du vaporisateur de parfum. Son amie avait toujours été coquette, elle avait de la classe. Elle l’admirait depuis plus de trente ans. Voisines, au fil du temps elles aient noué des liens amicaux, du moins le pensait-elle. Lucie était une jolie petite femme à l’apparence fragile. Enfant unique, les médecins avaient décelé chez elle un souffle au cœur, ses parents l’avaient donc surprotégée. Lucie n’avait jamais travaillé. Elle s’était mariée à un ingénieur des mines, il l’avait également choyée.

Marthe terminait de se préparer. Elle se trouvait tellement quelconque ! Des traits ingrats, des cheveux plats et depuis quelques temps un embonpoint évident et disgracieux. Elle avait grandi dans un foyer modeste avec ses deus frères. A vingt et un an ans elle épousa Georges, un maçon. Ils n’avaient eu qu’une fille, une vie tranquille sans histoires et sans passion. Un cancer foudroyant avait emporté Georges il y aura bientôt huit ans. Deux ans plus tard Henri, le mari de Lucie, était victime d’une crise cardiaque.

Veuves toutes deux elles s’étaient encore plus rapprochées. Marthe depuis plusieurs années déjà faisait le ménage, le repassage et parfois le jardinage pour Lucie la délicate. Elle arrondissait ainsi ses fins de mois souvent difficiles. Elle profitait des récits de Lucie qui avait beaucoup voyagé avec son mari. Un jour Lucie souvent lasse et qui souffrait de solitude, proposa à Marthe de venir s’installer chez elle, moyennant évidemment un petit loyer, par contre il n’était plus question de rémunérations pour les services rendus. Et la vie continua plutôt douce.
— Marthe! Marthe il est l’heure de partir.
L’église n’était pas très loin de la maison: dix minutes de marche à pied.
— Marthe, donne moi donc le bras, je n’ai pas envie de tomber et de me briser le col du fémur.
Marthe soupira. Si Lucie avait tellement peur de tomber, pourquoi portait-elle ces chaussures à talons compensés? Mais c’est vrai qu’elles étaient très élégantes et s’accordaient parfaitement avec le tailleur noir et ce chemisier éclatant de fraicheur. Une centaine de personnes attendait le convoi funéraire. Elles entrèrent dans l’église où une messe émouvante fût célébrée pour Edmond.
— Quel drôle d’anniversaire! pensait Marthe.

Il n’était pas prévu qu’elles aillent au cimetière. A la sortie de l’église, elles se dirigèrent vers un groupe de personnes: «Les Toulousains». A ce moment là, Lucie lâcha le bras de Marthe pour s’avancer, tous sourires, vers sa famille qui la regardait admirativement :
— Voila Lucie ! Mais regardez-la! Comme elle est belle!
— Tu n’as pas changé Lucie !
Marthe, discrète restait à l’écart du petit groupe volubile. Une des cousines qui l’observait dit alors :
— Lucie, qui est cette dame qui te tenait le bras? Tu nous la présentes?
Lucie baissa le ton de sa voix, pas assez pourtant pour que Marthe n’entende pas:
— Ah! Elle, c’est Marthe, la voisine que j’héberge, une pauvre femme qui n’a pas beaucoup de moyens, il faut être charitable pas vrai? Je lui rends service.
Marthe sentit le rouge lui monter au visage. Les battements désordonnés de son cœur lui faisaient mal aux oreilles, elle essuya furtivement ses larmes. Quel anniversaire! Mais quel anniversaire! Le pire de toute sa vie! Quelle nuit aussi, à se poser des questions, à hurler intérieurement, à pleurer de peine mais aussi de rage, à détester, à haïr……

— Marthe ! Marthe le petit déjeuner est prêt? Je ne t’entends pas. Viens m’aider à descendre cet escalier de malheur. J’ai très mal aux genoux ce matin, j’ai trop marché hier après midi. Marthe ?
Pas un bruit dans la maison ! Pas d’odeur de café, ni de toasts grillés, mais que faisait Marthe?
— Enfin ce n’est pas possible! Elle est encore avec ses fleurs! Pffff
Pas un bruit !Rien. Si pourtant !... Un grincement de lame de parquet !


Marthe, en chemise de nuit rose à petites fleurs, pas coiffée, les yeux rougis mais secs, s’avance doucement sur le palier derrière Lucie. Dans un mouvement de haine, des deux mains, elle la pousse violemment.
— Allo! Les pompiers ? Je vous en prie, venez vite ! Mon amie vient de tomber dans l’escalier. Elle ne bouge plus.

Date de dernière mise à jour : 11/02/2012

Commentaires

  • André
    • 1. André Le 02/02/2012
    Hou là, là que c'est dur ! Mais par le texte on sent même les odeurs de ces deux vieilles dames que la vie a semble-t-il rapprochée mais qui en fin de compte restent très loin l'une de l'autre. C'est une belle transposition d'une réalité qui existe plus souvent qu'on l'imagine. Et il faut une petite erreur pour que l'on s'en rende compte ou que l'on se trouve en face d'une pensée qu'on n'aurait pas osé imaginer. Bien joli : bravo. Félicitations. André

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