La maison vide.

— Bonjour, madame Ginette. Avez-vous bien dormi? Je vais vous aider pour votre toilette.
— Merci, ma petite, vous êtes bien gentille.
Géraldine sourit, « petite », elle venait de fêter ses cinquante huit ans, enfin fêter si on pouvait dire. Le jour de son anniversaire, elle travaillait. Un seul message l’attendait sur son répondeur : celui de son amie Lucette. Elles se connaissaient depuis les bancs de l’école primaire et avaient ensuite fréquenté le même collège. Elles poursuivirent leurs études dans des lycées différents. Elles se voyaient de moins en moins souvent. Vint le temps des mariages, Lulu avec un gendarme, elle avec un agent d’assurance.  Son amie dût suivre les changements d’affectation inévitables de son mari. Elles gardèrent le contact par lettres pour tous les grands événements de leurs vies respectives. Nées la même année à trois semaines d’intervalle, elles ne pouvaient manquer de souhaiter leurs anniversaires.

Toutes deux mamans comblées, Lucette avait deux beaux garçons et Géraldine un fils et une fille. Elles avaient aussi le bonheur d’être des mamies. Lors de leurs conversations téléphoniques, elles évoquaient leur peur de vieillir et se rassuraient en plaisantant. Depuis peu, elles se voyaient de nouveau ; le mari de Lulu avait enfin obtenu un poste dans leur région d’origine. Leur complicité, malgré les années, était toujours la même.
— Venez vous asseoir. Votre petit déjeuner est prêt. Ensuite je ferais vos courses. Vous viendrez avec moi ?
— Je suis bien trop fatiguée, voyons.
Agée de quatre vingt ans et cultivée, la vieille dame était d’une absolue gentillesse.

Géraldine aimait bien ce métier d’auxiliaire de vie qu’elle exerçait depuis son divorce huit ans plus tôt. Après quelques stages, elle avait enfin décroché une place stable. C’était fatiguant mais aussi très enrichissant. Elle appréciait les contacts quotidiens avec toutes ces personnes âgées qui avaient tant de choses à raconter. Après madame Ginette, elle se rendait chez un veuf, handicapé par une poly arthrite et un peu ronchon. Ses mains déformées le faisaient souffrir et il marchait difficilement. Il refusait de quitter son village pour rejoindre une maison de retraite. Géraldine s’occupait de lui depuis deux mois. Les douleurs permanentes le rendaient agressif. Mais Géraldine restait imperturbable, un sourire permanent aux lèvres. Passionné de lecture, il ne pouvait, hélas, plus tourner les pages et refusait les livres enregistrés sur cassette. Il passait ses journées assis devant le poste de télévision, son chat siamois sur les genoux.

Hector, le chat, s’était laissé apprivoiser avant son vieux maitre Julien. Dès qu’il entendait la voiture de Géraldine, il se précipitait vers la porte et attendait dans le corridor. Il lui tournicotait autour des jambes en ronronnant. Comme tous les siamois, il lui parlait! Après avoir rempli son écuelle, elle s’occupait de Julien. Il évoquait systématiquement les programmes de la veille. Souvent, elle devait le lever pour se rendre à la salle de bain ou dans la cuisine. Elle avait bataillé ferme pour qu’il accepte une chaise roulante.
— Bonjour Monsieur Leroy. Il fait beau ce matin.
— Humm ! Bonjour Géraldine.
— Allez, je vous aide pour aller vous asseoir. Je vous prépare votre petit déjeuner.
En soulevant le vieil homme, elle ressentit une violente douleur dans le dos. Elle inspira à fond, ce qui ne fit qu’empirer le mal. Julien s’en aperçut.
— Voulez vous appeler le docteur ?
— Non ca va, juste un petit point de coté. Un bon café et on n’en parle plus. Je ne suis pas une chochotte dit-elle en parlant plus fort car il était un peu sourd.
Pendant qu’il buvait son café, elle passa l’aspirateur puis elle le réinstalla dans le salon. Après un dernier câlin à Hector, elle rejoignit sa Clio. Géraldine allait démarrer lorsque la douleur revint à la charge. Elle prendrait un relaxant musculaire ce soir se dit-elle. Elle ouvrit sa vitre et respira l’air printanier de la campagne. A environ trois kilomètres, elle avait repéré une maison de caractère, une ancienne ferme à l’abandon. Il n’y avait aucun rideau aux fenêtres, pas de panneau d’une agence immobilière. Un sentiment de sérénité l’assaillait à chacun de ses passages malgré la présence des mauvaises herbes aperçues à travers la grille d’entrée. Le terrain semblait immense avec un grand jardin. Elle n’avait jamais eu la possibilité d’acheter la moindre maisonnette. Elle vivait dans son petit appartement coquet mais sans le moindre cachet. Elle avait passé sa jeunesse dans la maison de famille où son père s’occupait d’un superbe potager.  Elle se rappelait l’odeur des légumes frais sortis de terre et celle, entêtante, du thym émietté entre les doigts. Sa mémoire avait gardé le souvenir du goût incomparable des radis croqués sans les laver et de celui, plus suret, de l’oseille. Elle se souvenait du suc, collant et blanchâtre, de la salade qui tachait ses vêtements. Il y avait aussi le pourpre des framboises, le violet du cassis et ce cerisier magique. Immense et noir l’hiver, il se couvrait de fleurs gracieuses et odorantes le printemps venu. Au début de l’été, il donnait ses fruits délicieux avant de se parer de ses couleurs automnales.

Jamais elle ne s’était arrêtée. Ce jour là, à cause de la douleur et poussée par la curiosité, elle gara sa voiture et décida de faire quelques pas. Elle traversa la route pour observer de plus près la belle bâtisse.
— Viens, pousse cette grille et entre. Tu trouveras chez moi, paix, gaité et joie de vivre. Viens !
Géraldine sourit de ses délires. A force de côtoyer des personnes âgées, voila qu’elle entendait des voix. Une maison qui parle ! On aura tout vu ! Sans même en avoir eu conscience, elle se tenait face à la grille fermée par une chaine rouillée et un énorme cadenas.  La façade de la maison, en grosses pierres blanches, percée à chaque niveau de six fenêtres aux volets clos, dont la peinture verte s’écaillait, dissimulait un intérieur qu’elle imaginait somptueux. Une large porte en bois massif, en haut d’un perron de six marches, semblait l’inviter à entrer. Des plaques de mousse couvraient, par endroits, les tuiles orangées du toit orné de deux cheminées et de lucarnes. Bien qu'elle n'eut auucne connaissaisance en matière de bâtiment, cette maison lui paraissait saine et en parfait état.
— Bon, Géraldine arrête de rêvasser, tu as encore trois patients à visiter, se dit-elle.
Après un petit signe, comme si elle disait eu revoir, elle tourna le dos et regagna sa voiture. Le reste de la matinée passa vite. Après son repas, elle fit quelques courses et son ménage. Le soir venu, elle décrocha le téléphone :
— Salut ma Lulu
— Coucou, Didi. Comment vas-tu ?
Elle adorait ces surnoms qui les suivaient depuis leur adolescence.
— Fatiguée. Et toi ? Comment va Philippe ? Mieux j’espère.
— Il se remet doucement. Tu sais ca fait à peine trois mois qu’il a eu son triple pontage.
Géraldine, attentive à l’épuisement physique mais surtout mental de son amie, l’appelait régulièrement pour la soutenir en la faisant rire. Elle lui raconta l'épisode de la maison vide qui lui avait parlé…
— Bon, écoute. Je l’achète pour ton anniversaire. Je vais jouer au loto et comme je vais gagner ce sera chose faite.
— Ah merci, ma Lulu. C’est super sympa. Je sais que je peux toujours compter sur toi. Crois-moi si tu veux. J’ai perçu de bonnes ondes. J’en ai bien besoin.
Elles éclatèrent de rire.
— Ton château, il est à vendre ?
— Je ne sais pas ; il n’y a pas de pancarte. Peut être une maison dont le propriétaire est mort sans laisser d’héritier. Elle est superbe. Comme j’aimerais qu’elle soit à moi ! Ouiiin, je suis trop triste.
Avant de raccrocher, Lucette promit à son amie qu’elle l’accompagnerait un jour voir l’objet de ses rêves. Après ce bon moment, Géraldine fit ses comptes, prit un frugal repas. Elle regarda le film du soir, avala un cachet relaxant et se coucha. Demain dimanche, elle pourrait se reposer, flâner un peu et si son mal de dos était passé, elle se remettrait à tricoter le pull à torsades qu’elle avait promis à sa petite fille pour ses treize ans. Il lui faudrait du temps mais elle imaginait déjà la joie débordante de l’adorable adolescente.

Elle est dans la cour de la jolie ferme. Elle a cueilli des fleurs sauvages. Elle grimpe les marches, ouvre la porte et entre dans la cuisine resplendissante. Tout y est propre. Il flotte une délicieuse odeur de gâteau. Elle cherche un vase pour ses fleurs mais ne le trouve pas. Elle passe dans la salle à manger où trône un piano quart de queue en citronnier. Les meubles en bois blonds embaument la pièce de leur chaude odeur de cire. Des buches crépitent dans la haute cheminée Elle approche les mains des flammes dansantes pour se réchauffer. Soudain, elle aperçoit un cadre argenté posé sur le manteau de marbre poli qui surmonte le foyer. Elle se reconnaît, jeune mariée magnifique dans sa robe de satin et mousseline. Ses cheveux ondulés sont ornés d’une couronne fleurie. Ses mains, gantées de soie, entourent un bouquet de renoncules blanches. Elle regarde, avec amour, un homme élégant dans son costume gris en queue de pie. Mais pourquoi ce visage est-il si flou ? En tout cas ce n’est pas celui de son mari. Elle trouve sur le coin de la cheminée une marmite en cuivre qui fera un bel écrin pour son bouquet.
— Si j’allais visiter les autres pièces ? se dit-elle.
Elle passe dans la bibliothèque feutrée et intime aux murs cachés de hautes étagères garnies de livres. Elle ouvre la porte de la salle de bain carrelée de  faïence aux motifs de fleurs entrelacées. Elle traverse l’arrière cuisine d’où part l’escalier qui monte vers le premier. En haut, un long couloir dessert quatre pièces. Une porte attire son attention. Bien sur, c’est celle de sa chambre. Elle entre et se voit nue et cambrée, chevauchant avec passion l’homme de la photo. Leur entente charnelle, leur amour ne font aucun doute. Elle sort précipitamment, empourprée mais si heureuse. Dans la  suivante, elle aussi parquetée, règne un délicieux désordre enfantin. Des petites voitures, des pièces de circuit miniature jonchent le sol. Une autre porte s’ouvre sur un écrin tout rose de petite fille où poupées et peluches sont soigneusement alignées. La dernière, celle des amis, est elle aussi joliment décorée. Au fond du couloir, elle entre dans une deuxième salle d’eau où elle reconnaît l’odeur ambrée de son luxueux parfum, son péché mignon de toujours. Elle redescend en fredonnant.

— Zut, je suis en retard. Le réveil n’a pas sonné. Ah non c’est dimanche aujourd’hui. Chouette je peux faire la grasse matinée. Allez je me replonge dans mon rêve.
Hélas les songes, surtout les plus doux, reviennent rarement. Elle paressa une heure de plus, souriant de bonheur. Elle avait raison. Cette maison envoyait des ondes positives. Elle était satisfaite de sa soirée, ses comptes faits, son appartement tout propre. Elle alla acheter des fleurs blanches qui donnèrent une fière allure à sa table. L’après midi se déroula en compagnie de Michel Drucker.

Le Lundi matin, en prenant le volant de sa Clio rouge, elle se sentait en pleine forme. Une autre semaine commençait, une de plus dans sa vie monotone. Une nouvelle patiente, après une opération délicate, avait besoin de ses services. Le dynamisme et la joie de vivre de Géraldine plurent immédiatement à l’opérée. Elle reprit sa tournée habituelle: Madame Ginette, Monsieur Leroy et les trois autres personnes. En arrivant chez le vieil homme, elle pensa qu’il avait peut-être des informations sur le propriétaire de l’ancienne ferme.
— Bonjour, mon Hector, viens mon beau matou. Tu m’as manqué tu sais. Ah monsieur Leroy, vous êtes déjà à table. Je suis un peu en retard, j’ai du passer voir une dame qui sort tout juste de l’hôpital. Vous avez eu de la visite hier?
— Comment ? Parlez plus fort  je ne vous comprends pas.
Elle reprit, haussant la voix.
— Vous avez eu des visiteurs hier, c’était dimanche?
— Hein qu’est ce qu’on mange?
— Non, vos enfants sont venus vous voir?
— Oui, un café noir et plus vite que ça, ronchonna-t-il.
Il était de mauvaise humeur. Les questions, ce sera pour la prochaine fois. Ses tâches accomplies, elle prit congé sans oublier les caresses pour le chat. Lorsqu’elle arriva à hauteur de la maison, elle ralentit pour tenter de voir s’il y avait un jardin derrière. Elle remarqua une trouée dans les buissons épineux. Elle aperçut alors, sur le coté droit, une petite porte qui n’était pas cadenassée.
— Et si j’entrais par là, se dit-elle. Je pourrais faire le tour et voir ce qu’il y a derrière. Après tout, je ne fais de tort à personne.
La petite porte était coincée par des herbes folles enchevêtrées. Elle décida de l’enjamber. Elle se retrouva dans le jardin, les mollets griffés par les ronces. La nature avait repris ses droits mais la séparation entre le potager et le jardin d’agrément se distinguait encore. Cueillant au passage quelques fleurs sauvages, elle se dirigea vers la terrasse où deux énormes pots de grès montaient la garde devant les deux volets fermés d’une porte fenêtre. Elle monta les marches. En se retournant pour contempler le jardin, elle découvrit une porte vitrée dépourvue de volets, sans doute celle d’un cellier ou d’une buanderie. Curieuse elle s’approcha et vit qu’une des vitres était fendue à proximité de la clenche. Il fallait qu’elle entre. Elle devait confronter son rêve à la réalité. Elle pesa sur la vitre ébréchée qui céda rapidement et s’écrasa sur le sol. Elle passa sa main par l’ouverture et ouvrit sans peine la porte. C’était bien un cellier qui donnait sur la cuisine: un vieux poêle délabré, une table bancale et des chaises en paille éventrées. Des cadavres de mouches jonchaient un sol dont le carrelage était couvert de poussière

Elle pénétra dans une grande pièce à peine éclairée par les minces rayons de lumière qui filtraient à travers les volets. Elle ouvrit la porte fenêtre pour donner un peu plus de clarté. La cheminée était bien là, imposante, mais son marbre avait perdu tout éclat. Bien sur, ni piano, ni meuble dans cette immense pièce. Sur les murs on devinait des restes de papier peint. Il n’y avait plus un seul livre sur les étagères, en partie effondrées, de la bibliothèque. Elle fit demi-tour. Malgré sa déconvenue, elle monta à l’étage. Le parquet du couloir, comme celui des chambres était ternis et sales. Elle ouvrit les volets de la pièce où elle pensait avoir eu des ébats torrides. A cette idée, elle se mit à sourire. Elle jeta un regard par la fenêtre qui donnait sur une cour encombrée d’outils divers, de brouettes, et d’échelles. Dans un coin, une charrette... De l’autre coté du couloir, elle vit une porte éclairée grace à la lumière du jour à laquelle elle avait permis le passage.
— Tiens, elle n’était pas là, dans mon rêve. Où peut-elle bien mener ? pensa-t-elle.
Puis se souvenant des lucarnes du toit, elle sût que c’était l’accès au grenier. Elle n’aimait pas ces endroits peuplés d’araignées et de souris. Mais la curiosité prit le dessus sur ses craintes.
— Monte donc, mauviette.
En haut de l’escalier raide, elle déboucha dans un vaste bric à brac. Malles, meubles à moitié cassés et cartons s’entassaient sur toute la surface. Sous une des deux lucarnes ornées de toile d’araignées, elle vit un vieux fauteuil Voltaire. Un manteau ou une cape de couleur noire était jeté en travers, elle distinguait un outil dont la lame luisait faiblement dans la pale clarté. Une bêche, une fourche ? Elle allait ouvrir une malle, sans doute des vieux vêtements, quand son regard accrocha les reflets d’un cadre argenté. Tombé au sol près d’un mur, il était brisé. Elle se pencha pour le ramasser. Quelle étrange coïncidence! Elle se releva avec précipitation. Son crane heurta violemment une poutre basse. Sa vue se troubla, le sang coulait de ses oreilles. Elle bascula en avant sur le sol du grenier et perdit connaissance.

Le fauteuil grinça quand un homme décharné se leva, vêtu d’une cape et coiffé d’un chapeau noirs.
Dans un sursaut d’agonie, elle comprit. Cet outil était une faux tournée vers l'extérieur.

— Ton heure est venue, Géraldine. Je suis Son messager. (*), Elle m'a envoyé te chercher.

11 février 2012

(*) : Dans la mythologie celtique, l'Ankou (le serviteur de la mort) fait le tour des villages. Il vient chercher les âmes des défunts qu'il transporte ensuite dans sa charrette grinçante. Vêtu d'une cape noir et d'un chapeau qui dissimule son visage, il tient à la main une faux, tranchant tourné vers l'extérieur.

Date de dernière mise à jour : 12/02/2012

Commentaires

  • Seb
    • 1. Seb Le 23/02/2012
    Superbe histoire, je ne m'attendais pas du tout mais alors PAS DU TOUT à la fin ....ahhhh les greniers !!!!!

    Ta description du potager à la fin du 4éme paragraphe est splendide !!!!!

    Félicitations
  • Elise
    • 2. Elise Le 21/02/2012
    Wow ! J'adore ! Bisous Mamie
  • Aline
    • 3. Aline Le 16/02/2012
    Chouette ! Chouette!
  • gaelle
    • 4. gaelle Le 12/02/2012
    Magnifique Maloute!! on devine parfaitement les lieux et "Partir" encore avec des rêves...

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