Le temps des Lilas

— Finalement cela a du bon d’être célibataire se dit-elle en installant son plateau sur la table du séjour et en allumant la télévision. Prendre son petit déjeuner à 14 heures, pourquoi pas ? Personne pour réclamer un repas complet ou râler parce que la viande n’était pas assez cuite!
Elle s’était couchée tard. Après avoir regardé un thriller bien noir,elle s’était plongée dans un livre d’une romancière anglaise : une histoire captivante et stressante comme savent si bien le faire, ces dames d’Outre Manche. Sa bibliothèque, impressionnante, était garnie de romans anglais aux univers cruels et angoissants, mais aussi des recueils de poésie, l’œuvre complète de Didier Van Cauwelaert, et des livres de botanique. Lire lui permettait de s'évader.

Elle avait éteint sa lampe de chevet, vers quatre heures du matin. Le sommeil fût long à venir, tant ses articulations étaient douloureuses. Les somnifères, les antalgiques n’avaient plus trop d’effets sur la douleur: elle en prenait depuis si longtemps. Elle s’endormit enfin alors que les premières voitures faisaient résonner les pavés de sa rue. Pas même un sommeil réparateur. Le matin vers neuf heures ,elle s’était levée, trop tard, beaucoup trop tard , pour pouvoir humer, ce petit air printanier de fin avril. Vivre dans le centre de cette petite ville, c’était accepter de respirer les gaz d’échappement, les fumées, les relents de tous genres, la poussière. Pour écouter le chant des oiseaux, celui flûté du merle, les roucoulements des pigeons et tourterelles ,le pépiement des moineaux, il fallait se lever tôt.
— Tant pis pour ce matin mais demain mon réveil sonnera à six heures!
Elle grignota quelques biscottes qu’elle trempait  dans un thé noir et parfumé. Les senteurs et les arômes la ravissaient, elle passait du temps à choisir ses thés, puis prenait plaisir à les savourer, retrouvant dans une tasse de porcelaine, les goûts de fleurs et de plantes.

Enfant déjà, on la retrouvait souvent au milieu d’un champ, d’un pré, le nez barbouillé de pollen, les mains vertes d’avoir écrasé entre ses doigts des plantes odorantes. Elle vivait alors à la campagne, sans contraintes, jouait dans les rues si tranquilles, les voitures étaient plutôt rare. Des bandes d’enfants, souvent sans grande surveillance jouaient à la guerre, mais aussi à la dînette avec de la vaisselle de poupées. Il y avait les concours de couronnes de fleurs (fleurs de trèfle, ou pâquerettes), ces couronnes que les petites filles se posaient sur la tête pour ressembler aux princesses ! Il arrivait aussi que ses parents l’emmènent dans les bois. En mars, c’était les bouquets de pervenches, en avril, les bouquets de jacinthes sauvages : ces hampes florales bleu mauve au parfum puissant et si agréable qu’au souvenir, elle en eût les larmes aux yeux!
— Enfin ! Grande folle arrête donc, pensa-t-elle, tu n’as plus de jardin à dorloter, et  alors tant pis c’est la vie!

Elle rêvait d'entretenir un petit potager, bêcher, sarcler, biner, ratisser, sentir les feuilles de légumes mouillées de rosée matinale, la terre humide de pluie, ou craquelée de chaleur. Elle avait vécu dans un charmant petit village, durant de longues années jusqu’au départ de son mari. Après un divorce difficile, elle était venue vivre en ville, cela lui avait semblé plus raisonnable. Sa maladie articulaire, en pleine évolution, limitait son activité et de plus en plus sa marche. La ville, le centre ville, lui permettait de vivre seule et indépendante. La dépendance ainsi que la vieillesse lui faisaient très peur. Dans ce petit bourg, les commerces, les commodités étaient à portée de pas et beaucoup plus accessibles qu’à la campagne où elle devait prendre la voiture pour la moindre course. Après une grande période noire, elle s’était peu à peu habituée, elle avait compensé son manque de nature en ornant son appartement de plantes vertes et fleuries, son balcon  de géraniums et fleurs variées.

Elle s’était mise à la peinture, peignant surtout des paysages, des fleurs et des maisons. Ces maisons peintes traduisaient son manque, elle en était consciente. Elle s’installa dans la solitude, perdit peu à peu le goût du contact, entretenait vaguement quelques amitiés, mais comme elle se sentait exclue de la vie de famille de ses amies, elle ne les voyait plus qu’occasionnellement. De temps en temps elle avait de rares conversations téléphoniques. Elle se plaisait dans sa nouvelle vie finalement. Deux adorables chats partageaient sa vie désormais: leurs jeux, leurs mimiques, leurs présences discrètes la comblaient. Bon la collation était terminée. Elle regardait la toile blanche sur le chevalet qui l’attendait c’est sûr. Elle avait terminé la semaine dernière un paysage, mais là elle était en panne d'inspiration, pas d’idée. Que faire ? Elle s’installa dans son fauteuil préféré, reprit son livre, les chats aussitôt vinrent s’installer près d’elle en ronronnant: « L’homme sortit de l’ombre un couteau à la main, Jane entendit un pas feutré elle se retourna… »

— Brrr, brrr, On s’y croirait.
Cette romancière avait un réel talent ! « Jane hurla, mais il était trop tard, l’homme sans pitié…. » Habituée à ce genre de lecture, elle frissonna pourtant ! La toile blanche, dans le coin de la pièce semblait l’appeler! Les pinceaux dans le bocal, la palette, les tubes de peintures : tout cela l’attendait et l’inspiration revenait!
— Allez bouge toi donc un peu, peins le printemps il est là! Le temps des lilas passe si vite, songeait-elle !

Voila l’idée ! Peindre un bouquet de lilas, elle adorait  cet arbuste qu'il soit mauve, blanc ou violet. Ces grappes de fleurs au parfum inégalable étaient si jolies dans un vase !C’était décidé elle allait peindre un vase de ces fleurs, un énorme bouquet de lilas. Il embaumerait son appartement et elle le garderait à jamais sur sa toile. Mais où en trouver? L’envie de peindre la tenaillait, mais ses chevilles endolories ne semblaient guère décidées à l’emmener folâtrer dans la campagne. Elle fit un gros effort, se chaussa avec peine et descendit chercher sa voiture. La campagne n’était pas si loin, elle traversa quelques villages, espérant ainsi trouver des terrains vagues où fleuriraient ses fleurs favorites, mais sa quête fût négative. Ah il y en avait des lilas de toutes couleurs, mais dans des jardins. Oui bien sûr, il suffirait qu’elle descende et demande à acheter un bouquet, pourquoi pas, mais elle n'avait pas envie de parler à des inconnus.

Elle ralentit, elle venait de repérer une grande maison un peu à l’écart du village, bizarrement elle ne l’avait jamais remarquée, une bâtisse de caractère entourée d'un grand parc lui semblait il ! Et dans ce parc des lilas de toutes couleurs, des aubépines, des cytises, des clématites. des vibernums. Elle observait la propriété qui semblait inhabitée, pas entretenue, elle vit alors un panneau « à vendre » accroché à la grille verte rouillée. Quelle chance! pensa t elle, elle reviendrait dans la soirée, pour ne pas être vue et volerait (ben oui c’était le terme à employer!) un petit bouquet. Cela ne lésera personne ! Cette maison est bien inhabitée !

Toute excitée et ravie, elle rentra chez elle, se fit une petite soupe, nourrit ses chats et sortit son matériel de peinture. Elle avait un petit sécateur, souvenir de sa vie campagnarde qu’elle mit dans son sac pour ne pas abîmer les arbres. Au soleil couchant, elle repartit vers son rêve! Oh un rêve bien modeste mais aussi un projet de toile qu’elle imaginait superbe! Elle arrêta la voiture le long de la grille à la peinture écaillée, elle était entr’ouverte, des herbes folles et des ronces s’évadaient du jardin, aucune lumière, c’est sûr personne ne vivait là ! Elle se dirigea vers le lilas violet, un arbre immense magnifique. Il l’attendait toutes fleurs offertes, un parfum envoûtant la fit frémir de bonheur ! Alors qu’elle couchait une branche vers elle, une main velue aux ongles salis de terre et de crasse se crispa fortement sur son épaule, un rire démoniaque retentit à ses  oreilles…

 

Printemps 2008

Date de dernière mise à jour : 20/03/2012

Commentaires

  • Kerydwen
    • 1. Kerydwen Le 06/12/2011
    Décidément, j'aime beaucoup cet univers un peu nostalgique, entre douceur apparente et violence inattendue... en juste quelques lignes, tu réussis à relater la solitude, le manque, mais aussi les petits plaisirs des sens, les joies de l'instant... qui s'évanouissent aussitôt.

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