L'empereur Pepito

— Je vais probablement mourir, se dit la psychiatre en sentant l’étau des mains de son patient sur son cou.
Ses yeux révulsés imploraient le malade. La peur la faisait bégayer lamentablement :
Arrr arrr arrêtez !
Voyant son image dans les pupilles dilatées de son agresseur, elle essaya de faire pivoter le siège de cuir fauve pour se défendre : peine perdue, l’oxygène lui manquait, elle étouffait.  Son agresseur riait: un rire cruel et démoniaque qui n’alerterait personne car Cyril Longuet était le dernier rendez vous de cet après midi hivernal. La salle d’attente était déserte. Le médecin. essaya de glisser ses doigts entre les mains crispées et son cou. Cyril Longuet la regardait haineusement.et il serrait.
La psy se disait :
— Respire profondément, c’est à toi de décider que tu n’es pas terrorisée.
Elle avait envie de vomir, ses mains étaient moites. Elle fermait les yeux en essayant de repousser le fatal feu d’artifice.La voix de Cyril Longuet, d’ordinaire si calme et si basse devint aiguë et stridente, ses poings se serraient ; ses doigts se crispaient. Il appuya encore et hurla :
— Crève ! Mais crève donc, tu n’es qu’une sorcière.
Il relâcha un tout petit peu l’étreinte mortelle. La psychiatre prit une profonde inspiration : de l’air, de l’air ! Enfin ! Ses pulsations cardiaques redevinrent presque normales. Malgré l’angoisse, elle resta immobile sur son fauteuil. Ne pas le brusquer ! Le calmer c’est impératif ! Son patient était en pleine bouffée délirante et en totale agressivité, et de ce fait devenait très dangereux pour les autres et aussi pour lui-même. Il fallait d’urgence le faire hospitaliser en psychiatrie.

Cyril, rageusement, fit pivoter le fauteuil tout en continuant de serrer le cou grassouillet du médecin, mais cette fois moins fort. Il desserra lentement la prise quand il entendit le Médecin  lui parler :
— Ecoutez-moi Monsieur Cyril Longuet.
— Je ne suis pas Cyril Longuet, je suis l’empereur Pépito.
D’un geste brutal il fit valser le téléphone sur le parquet ciré. La psy eut un sursaut, fit une grimace, mais s’adressa à lui en souriant :
— Racontez-moi Pépito !
— Empereur Pépito !
Puis il joignit ses pouces et ses index en losange et se mit à déambuler autour d’elle avec une démarche comique et saccadée. Sa bouche émettait un bruit bizarre, comme un bruit d’insecte ou un petit moteur, un son incongru dans cette pièce d’un immeuble de grand standing à l’atmosphère feutrée, aux meubles cossus et encaustiqués.

La lampe de bureau en bronze projetait sur cette scène originale une douceur intime. Le médecin massait sa nuque endolorie. Elle se cala confortablement au fond de son fauteuil en cuir fauve et d’une voix très calme dit :
— Oui Monsieur Longuet, dîtes moi d’où venez-vous ?
— Pas Cyril Longuet, je vous dis ! Je suis l’empereur Pépito !
Ah ces délires schizophrènes, elle en avait assez ! Elle reprit doucement :
— Ne voulez vous pas vous allonger sur ce canapé ?
Son patient se prit la tête dans les mains et murmura :
J’ai mal, j’ai mal !
Elle se leva, le contourna et alla s’asseoir sur une chaise près du divan. Cyril de son pas mécanique vint enfin prendre place sur la banquette. Elle répéta patiemment :
— D’où venez-vous Pépito ?
Empereur Pépito, je suis le roi d’un mode souterrain et suis à la tête d’une puissante armée, chaque jour, des milliers de recrues viennent grossir les rangs. grondat-til.
Haletant,il humectait ses lèvres sèches.
— Pourquoi une armée ?
Les yeux fous, la bouche tordue en une grimace effrayante, il hurla :
— Nous allons envahir la terre, et je viendrai tuer mon père, tuer ma mère !
Il sanglotait à présent les yeux crispés et fermés, il s’était recroquevillé, tel un fœtus, dans le fauteuil.

La psychiatre se leva lentement, se dirigea vers son bureau. Elle ouvrit un tiroir d’où elle sortit un petit étui. Elle se versa un verre d’eau minérale.
— Oh, j’aurais bien besoin d’un whisky ! Ce pure malt que les de Lachaunie m'ont offert le weekend  dernier, après notre partie de chasse !
Cyril Longuet continuait son monologue, mais il ne sanglotait plus :
— Vous allez tous mourir ! On vous tuera tous, je vous dis.
Il s’agitait de nouveau, mais la psy, le regard dur revenait vers lui ! Marre de ces malades, maniaco dépressifs, candidats au suicide, schizophrènes, mégalos !Quelle vie ! Heureusement c’est la fin de la semaine.

Demain les Catoires l’attendraient au manoir pour une partie de golf, et puis il y aura aussi la partie de bridge, sans compter le restaurant quatre étoiles. Alors ce n’est pas ce rigolo qui va l’ennuyer ! Lui, il passera son weekend interné en psychiatrie ! Non mais !
— Je vous tuerai tous.
Le visage du patient était congestionné. Le poing dressé, il essaya de se lever, menaçant. La psychiatre, avec force, le fit rasseoir et le regard dur, elle lui planta la seringue de valium dans le bras!

Son regard n’était pas en corrélation avec sa bouche, elle souriait.

Date de dernière mise à jour : 24/02/2012

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×