Rendez vous

Elle était allongée sur cette table d’opération, depuis déjà une heure. L’anesthésiste, bienveillant et sympathique, avait essayé de blaguer avec elle pour la détendre. Peine perdue! La peur était bien trop présente !Après avoir installé son "rachis anesthésie", il avait quitté bizarrement la salle accompagné des deux infirmières. Le scialytique versait sa lumière blanche et froide sur ses jambes momentanément paralysées. Elle aurait sans nul doute préféré être endormie entièrement. Ni voir, ni entendre ! Mais le chirurgien, par précaution et pour éviter tous risques cardiaques avait opté pour cette technique plus adaptée. Elle avait la singulière impression d’être coupée en deux morceaux, ses jambes, ainsi que son bassin étaient comme morts.

Une demi heure avant de quitter sa chambre, une infirmière lui avait fait avaler deux comprimés (la prémédication). Elle savait que ces drogues calmeraient sa tension nerveuse et aussi son angoisse. Pourtant ces sentiments horribles persistaient. Depuis combien de temps était elle ainsi allongée sur cette table peu confortable? Son bras droit, bloqué dans une gouttière métallique, recevait une perfusion: un liquide jaunâtre. Elle essayait en vain de lire l’étiquette du sac de sérum, mais sa vue se brouillait. Elle n'arrivait plus à contrôler les battements désordonnés de son cœur. C’était impossible! Le silence inhabituel de cette pièce l’oppressait: pas un seul bruit de discussions ou de pas ! Mais où se trouvait l’équipe opératoire? Le chirurgien n’était toujours pas venu la saluer. Cela se faisait, lui semblait-il. Quoiqu’elle n’avait pas trop envie de le voir à vrai dire! Vite, vite que tout cela soit enfin fini!

Elle essaya de soulever la tête, mais n’aperçut que ses mollets et ses orteils barbouillés de jaune, colorés par la Bétadine, puissant antiseptique à l’odeur désagréable. A proximité, des champs opératoires impeccablement repassés étaient posés sur un petit chariot blanc et inox. Sur un autre, elle devinait toute une panoplie d’instruments chirurgicaux qui brillaient dans la lueur blafarde. Les nombreuses sources de lumière, les prismes miroirs lui renvoyaient son image: un corps en attente qui semblait ne pas lui appartenir.  Elle frissonna.

Un léger état de somnolence finit par s’installer. Ses paupières s’alourdissaient, ses rythmes (cardiaque et respiratoire) ralentissaient, le sérum jaunâtre s’écoulait dans le perfuseur. Elle compta les gouttes: trente cinq par minute, un débit correct pensa-t-elle. Mais que faisait l’équipe soignante? Il devait y avoir un problème ! Mais lequel ? L’envie de crier lui vint, vite refoulée par la peur du ridicule. Soudain, un sifflement strident la fit sursauter violemment. Une porte s’ouvrit aussitôt. Elle aperçut, dans le fond de la pièce, un homme en blouse blanche, sans doute le chirurgien. Il lui tournait le dos et ne lui adressait pas la parole, pas un bonjour! Il semblait s’affairer sur un chariot d’instruments, elle tourna la tête plus encore et crût lire un "M" imprimé sur le dos de la blouse.

Pourquoi ce "M" surprenant? Le médecin, fit volte face et s’approcha. Elle vit, avec stupéfaction, un crâne démesuré, des yeux exorbités, des yeux fous. Il abaissa vers elle sauvagement un scalpel étincelant. Elle poussa un hurlement! Céline se réveilla en sueur, le cœur battant la chamade. C’était un cauchemar. Ouf ! Rassurée, elle se leva. Le soleil matinal et printanier éclairait le living, Un bouquet, cadeau de ses enfants pour la fête des mères, composé de mufliers blancs, de roses et de magnifiques pivoines roses la fit sourire. Elle se prépara un bon petit déjeuner. C’était le grand jour.  Dans exactement sept heures, elle avait rendez vous avec le chirurgien: il était temps de prendre enfin une décision! Lors de leur première rencontre, deux mois plus tôt, ils avaient discuté d’une intervention délicate mais aussi définitive. Ses os de cheville poreux et fragiles ne supporteraient pas la prothèse, le scanner avait été formel. Il ne restait comme éventualité que l’arthrodèse: un clou en titane, un intra médullaire de quatorze centimètres, bloquerait pour toujours son articulation délabrée.

Après l'opération, elle ne souffrirait plus. Ces douleurs lancinantes gâchaient son existence depuis de nombreuses années et l’avaient rendue fragile, irritable, dépressive, elle qui aimait tant la vie! Le médecin, compréhensif, lui avait donné gentiment deux mois de réflexion pour bien mesurer les avantages et les contraintes de cette délicate intervention.  La famille, les amis, le kiné, le médecin traitant n’avaient guère été de bons conseils. Ils ne pouvaient pas, elle le  comprenait très bien, prendre la décision pour elle. Comme elle se sentait seule! Mais enfin depuis quelques jours seulement, elle savait qu’elle dirait "oui" au praticien.  A quinze heures, elle entra dans le bureau impersonnel du chirurgien. Il l’accueillit avec un sourire, la fit asseoir:
— J’avoue franchement que je ne pensais pas vous voir aujourd’hui, vous étiez si indécise la dernière fois.
— Oui docteur, j’ai eu d’énormes difficultés à me décider, mais finalement c’est oui. J’accepte cette intervention et je m’en remets à vous! Seulement j’aimerais, si vous êtes d’accord, retarder l’intervention en Octobre, car vous m'avez précisé que je serai plâtrée deux mois. Je pourrais ainsi profiter de mes vacances. Qui sait ce sera peut-être les dernières...
— Il y a un petit problème, dans ce cas ce ne sera pas moi, car je quitte ce centre hospitalier pour m’installer dans une autre région, vous serez donc opérée par mon remplaçant, n’ayez aucune crainte il est très compétent. Je vais d’ailleurs vous le présenter, puis je filerai en vitesse car je suis attendu au bloc opératoire.

Un homme corpulent, en habit vert de chirurgien entra dans le bureau, Le chirurgien le présenta:
— Voici donc le docteur Mohin! Cher ami, je te confie Madame. Son dossier complet est là sur le bureau.
Après une poignée de mains chaleureuses et un grand sourire, il quitta  la pièce. Une angoisse indescriptible étreignit Céline sans qu’elle en sache exactement la raison. La sueur, froide, glissait dans son dos. Le docteur Mohin, au premier abord, ne lui plaisait pas. Elle essaya de sourire, ce ne fût qu’un rictus. Il feuilleta rapidement les divers comptes rendus. Sans un mot, il prit les radios de cheville, se leva et se tourna vers le négatoscope pour les mettre ainsi à la lumière. Soudain, sa calotte verte de chirurgien tomba sur le sol...

Et Céline découvrit avec horreur, qu’une énorme boule adipeuse, déformait le haut de son crâne…

Date de dernière mise à jour : 24/02/2012

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

×